Trilogie De L’Ibis, Amitav Gosh

Trilogie De L’Ibis, Amitav Gosh

 

books 2Il m’a fallu un peu de temps pour que le premier tome de cette trilogie m’apprivoise. Ce gros bouquin trônait sur l’étagère de mon copain, alors qu’il n’aimait pas lire. C’était un cadeau, me dit-il, et comme j’aimais lire, j’aurais bien fait d’y jeter un oeil, car apparament c’était un bon livre.

Je l’ouvris, et je ne compris pas la première phrase, ce qui me rebutat tout à fait. Je fermais le livre, pour le rouvrir quelques années plus tard et lui redonner sa chance. Et j’ai bien fait…

J’ai attendu fébrilement la sortie du tome 2 et je l’ai acheté en Inde, lors de notre lune de miel. Il a été lu sur les routes sinueuses et les ferries du Kerala, dans le sud du pays.

Le tome 3 fut aussi attendu patiement, et lorsqu’il parût l’été dernier en version originale, je me suis précipitée à ma librairie anglaise locale pour l’acheter. Je l’ai religieusement gardé dans ma bibliothèque pendant près de six mois, car je voulais le lire en Inde aussi. Monsieur (qui a changé de status entre temps, puisque si vous avez suivi, nous nous sommes mariés) a critiqué le fait que j’emporte un gros bouquin lourd dans une valise que je penais déjà à fermé, mais j’ai tenu bon… Par contre au retour, je l’ai laissé là bas, plus de place…

Laissez-moi vous faire découvrir cette trilogie magistrale qui nous emmène dans les coulisses de la Première Guerre de l’Opium.


Petit rappel historique: La Première Guerre de l’Opium a lieu dans le sud de la Chine d’août 1839 à août 1842 (quatre ans). Elle a pour théatre l’embouchure de la Rivière des Perles et la ville de Canton.

En ce temps là, les Européens avaient des véléïtés colonialistes et expensionistes, et se croyaient tout simplement meilleurs que les populations autochtones qu’ils pillaient allègrement (pour faire simple).

A la conquête de l’Asie, les Britaniques s’instalèrent en Inde, les Espagnols aux Philippines, les Hollandais en Indonésie, et les Portugais à Macao, une ville du sud de la Chine.

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L’Asie colonisée

La Chine est riche, et donc tout le monde veut commercer avec elle. Seulement les chinois n’en n’ont cure, puisqu’ils se suffisent à eux-même. Les échanges commerciaux avec la Chine sont donc limités, très règlementés, et taxés.

L’Europe s’entiche de ce pays si mystérieux, et exporte thé, vases de porcelaine et autres raretés exotiques. Les Britaniques, notamment, ont un petit problème, car ils exportent quantité de thé chinois vers leur patrie, qu’ils paient aux chinois. Ca fait beaucoup d’argent, quand on sait combien les brits aiment leur thé!

La Chine se met à produire massivement du thé pour répondre à cette demande, au détriment d’autres cultures comme celle du coton. Elle n’est donc plus auto-suffisante, et doit s’ouvrir au commerce extérieur pour subvenir à ses besoins. Le marché chinois s’ouvrant un peu, les Britaniques y importent de l’opium, qu’ils produisent en quantité en Inde.

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Le commissaire Lin Zexun

Les chinois deviennent accro, et les anglais récupèrent les sous qu’ils ont dépensés en thé dans la vente de la drogue. Bien sur tout cela ne plait pas aux hautes instance chinoises, et l’Empereur demande à ses sbires de mettre fin à cette déferlente d’opium qui shoot son peuple.

 

Un certain Commissaire Lin est envoyé à Canton, où il confisque toutes les cargaisons d’opium des marchands étrangers, et les brûle sur la place publique. Les marchands anglais, indignés qu’on mette fin à leur traffic de manière si brutale et peu cérémonieuse, en appellent à leur gouvernement pour obtenir « réparation ».

Il en résulte moults négociations, et finalement, l’envoi de troupes et de navires de guerre, qui imposeront la volonté des marchands étrangers à la Chine – en récupérant au passage une petite île rocheuse du nom de Hong Kong.


Résumé: On suit plusieurs personnages, tous représentatifs de populations et milieux sociaux différents, et dont le destin est lié par leur rencontre à bord de l’Ibis, un navire américain. L’histoire commence en Inde, puis se déplace en Chine en passant par l’île Maurice, pour finir en apothéose par l’attaque de Canton par les troupes britaniques.

Ibis
L’Ibis

L’histoire: Comme c’est une trilogie assez longue, je vais commencer par une présentation du concept et des personnages, avant de passer au résumé (mais un résumé arrangé, avec tous les éléments dans l’ordre, parce que le bouquin fait pas mal d’aller-retours entre passé et présent, et use et abuse des flash back).

Maintenant que vous connaissez le contexte historique, je peux vous embarquer à bord de l’Ibis!

On suit les destins croisés de plusieurs personnages et de leurs familles lors des évènements qui mènent à la Première Guerre de l’Opium:

  • Aditi Singh, dite Deeti, une jeune femme mariée à un ancien militaire qui travaille dans une fabrique d’opium pour le compte de la Compagnie des Indes Orientales (les britaniques, en somme).
  • Zachary Reid, un jeune marin américain né d’une mère esclave métisse et de son maître blanc qui semble blanc.  Il arrive en Inde à bord de l’Ibis, un navire qui est parti de Baltimore.
  • Paulette Lambert, une jeune fille française qui est née et a grandi en Inde, à Calculta.
  • Anil, dit Neel, un noble indien qui perd sa fortune à cause d’un marchand d’opium anglais.
  • Ah Fatt, aussi appelé Freddie Lee, un métisse indo-chinois accro à l’opium.

Comme vous pouvez le constater, on a à faire à une galerie de personnages assez variés, et en plus on va aussi rencontrer leurs familles, amis, etc… Bref, le roman nous emène partout, et explore tous les recoins de cette période en Asie.

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Une indienne aux yeux clairs, comme Deeti

Deeti est une jeune femme indienne aux yeux clairs qui est très perspicace, intelligente et artistique. Malheureusement, ces yeux clairs, si rares en Inde, sont synonymes de mauvais oeil, et elle est « bien contente » qu’un ancien camarade d’armée de son frère Kesri veuille bien l’épouser. D’ailleurs son mari est un éclopé de guerre, ce qui compense les yeux clairs.

 

Kesri Singh, le frère ainé de Deeti, a lui aussi les yeux clairs, mais bon, comme par hasard, chez les hommes c’est beau et pas du tout porteur de mauvais oeil. Kesri a scandalisé sa famille dans sa jeunesse en décidant d’entrer au service de l’armée britanique au lieu de l’armée du raja du coin.

Après bien des efforts, Kesri a réussit à se faire une bonne place dans l’armée, notament en sauvant son chef lors d’une bataille. C’est d’ailleurs à ce dernier qu’il donne sa soeur Deeti en épousailles. Mais Kesri sait qu’il a atteint un plafond de verre, car tous les membres de son escouade font partie de la même famille – famille à laquelle il n’appartient que par le mariage de sa soeur.

Aamir Khan in Mangal Pandey
Aamir Khan incarne un sepoy, un soldat indien dans l’armée britanique, dans le film Mangal Pandey, qui se passe à la même époque que la Trilogie de l’Ibis

Deeti, quant à elle, ne s’épanouit pas du tout dans sa belle famille, bien au contraire. Le jour où son mari fait une over dose d’opium, elle se sent soulagée, mais son répis est de courte durée. Sa belle famille lui ordonne en effet de pratiquer le rituel de sati, c’est à dire de se jeter dans le bûcher funéraire de son défunt mari. Deeti panique, elle n’a aucune envie de mourir.

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Elle trouve en Kalua, un intouchable, un champion. Ce dernier l’enlève et les deux amoureux doivent trouver un moyen de fuire le couroux de la belle famille de Deeti (c’est une famille assez puissante avec plein de ressources, voyez-vous). Ils décident de faire l’impensable: ils se portent volontaires pour aller travailler dans les plantations de l’île Maurice!

Lorsque la nouvelle arrive aux oreilles de Kesri et de ses camarades de l’armée, Kesri est mis au ban (souvenez vous qu’ils font tous partie de la famille du défunt, qui est déshonoré puisque Deeti, sa veuve, ne s’est pas suicidée). Il décide donc de suivre son chef anglais auquel il est lié par une profonde amitié, pour une mystérieuse mission à l’étranger.

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Son chef anglais, c’est un gars qui ne s’est jamais marié car on l’a forcé, dans sa jeunesse, à s’éloigner de l’amour de sa vie, une certaine Cathy. Ladite Cathy a été mariée par ses parents à un riche marchand, Mr. Burnham, histoire de se refaire une santé financière. Mais Cathy était frigide (ou alors juste pas amoureuse de son mari), et on lui a donc prescrit un traitement ad-hoc: des massages intimes lors de son bain par ses servantes (si, si!).

la toilette

Kesri s’en va donc en entrainement avec son chef, la tête brûlée qui n’a pas peur de la mort puisqu’il n’a rien à perdre, en se demandant ce que sa soeur a bien pu magnigancer. Il la sait intelligente et rusée, puisque c’est elle qui l’avait aidé à organiser son départ pour l’armée anglaise dans le dos de leur père des années auparavant.

Deeti et Kalua, justement, s’appètent à embarquer pour l’île Maurice. Le bateau qui les transportera jusque là bas n’est autre que l’Ibis, à bord duquel se trouve le mousse Zachary Reid. Celui-ci passe pour blanc alors qu’il est quarteron (1/4 noir – vive les classifications coloniales). Débarquant de Baltimore, Zachary est plein de rêves et est ébloui par Calcutta.  A bord du bateau se trouve aussi Baboo Nob Kissin, le bras droit de Mr. Burnham (le mari de Cathy, vous me suivez?), qui fait fortune dans le commerce de l’opium.

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Marin américain

Baboo Nob Kissin a deux facettes: business man et mystique (hindou), et il arrive assez bien à faire la part des choses entre vie professionelle et vie privée. Mais en rencontrant Zachary, il a une illumination: Zachary est LE sauveur. Il s’attache donc à se mettre à son service, malgré les réticences de Zachary (on imagine bien!).

 

Paulette Lambert est, quant à elle, une jeune fille française qui est née en Inde. Sa mère étant morte en couches, elle a été élevée par la servante indienne de son père et a grandit avec le fils de cette dernière, Jodhu. Ils se considèrent comme jumeaux. Malheureusement le père de Paulette meurt. Mrs. Burnham (Cathy) offre à la jeune fille de venir habiter chez eux jusqu’à ce qu’elle se marie.

Lors d’un diner, Paulette rencontre Zachary, et ils sont immédiatement attirés l’un par l’autre. Paulette ayant subit les attouchements déplacés de Mr. Burnham, elle décide de fuir et monte à bord de l’Ibis en se déguisant en indienne. Elle se lie d’amitié avec Deeti.

L’Ibis emène aussi à son bord des criminels qui doivent purger une peine au bagne. Parmis eux se trouvent Neel, un petit raja qui a perdu sa fortune dans les rouages compliqués du commerce de l’opium mis en place par les britaniques. C’est d’ailleurs le sympathique Mr. Burnham qui a conduit Neel à sa perte. Son compagon de cellule se nomme Ah Fatt.

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Un parsi

Ah Fatt est le fils de Barham Moodie, un homme d’affaire indo-perse (la minorité persane, maintenant appelée iranienne, est très présente en Inde) et de Chi Mei, une chinoise de Canton. Ses parents se sont rencontrés lors des nombreux voyages d’affaire de Bahram en Chine.

 

Barham Moodie a donc deux familles: sa famille officielle en Inde, à Bombay, où il est marié à Shireen Mistrie, la fille de l’un des plus grands constructeurs de bateaux indien, et sa famille chinoise. Ah Fatt est entre deux: ni chinois, ni indien. Il n’appartient à aucun de ces deux mondes. Il reçoit de son père la meilleure éducation possible, mais ce dernier refuse de l’emmener avec lui en Inde.

Ah Fatt glisse doucement mais surement vers l’addiction à l’opium, et bien sur cela amène de mauvaises rencontres. Tant et si bien qu’un gang finit par vouloir sa peau. A défaut de la sienne, ils ont celle de Chi Mei, sa mère. Ah Fatt fuie en Inde, où il espère se fait accepter par la famille de son père.

Malheureusement l’opium le rattrappe encore une fois, et il échoue en prison, où il rencontre Neel. Neel et Ah Fatt sont donc aussi embarqués sur l’Ibis, en tant que prisionniers qui vont purger leur peine au bagne de l’île Maurice. Deeti et Kalua sont dans les cales avec Paulette, déguisée en indienne, et Zachary travaille sur le navire. Jodhu, le jumeau indien de Paulette, a rejoint l’équipage, histoire de ne pas laisser sa frangine toute seule.traders-652-353

Mais voilà: le contremaitre chargé de surveiller les indiens entassés comme du bétail au fond du bateau n’est autre qu’un cousin du défunt mari de Deeti. Cette dernière a donc fait attention à toujours se couvrir le visage, ou au moins à baisser les yeux en sa présence (souvenez-vous, ses yeux sont très particuliers).

Arrive un jour où elle baisse sa garde, et le contremaitre la repère. Forcément, il est furieux. Mais Kalua, qui est une force de la nature, s’interpose. Ni une ni deux, couac, il tord le cou du contremaitre, qui tombe raide mort. Sa chérie n’étant plus en danger, il se laisse docilement mettre en prison avec Neel et Ah Fatt.

Zachary, de son côté, a aussi des problèmes: le second du navire vient de découvrir sur les registres que Zachary est noir (oh drâââme, oh scandale!) et veut le faire chanter. Paulette, de son côté, s’est aussi révélée à Zachary (« Hello chéri, surprise, je m’étais cachée parmis les indiens! »), et essaie de faire en sorte qu’il laisse Kalua, le chéri de sa copine Deeti, s’échapper.

Il y a une grosse tempête, tout le monde s’échappe, le second est gentillement trucidé au passage par Ah Fatt, et la cargaison d’indiens est débarquée à Maurice. Zachary est promu second, mais bon il doit être jugé pour le meurtre du contremaitre et du second, et il est donc renvoyé en Inde.

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Des travailleurs indien à lîle Maurice

 

Paulette, elle, attend son prince charmant dans un jardin botanique à l’abandon, mais forcément, puisqu’il est reparti en Inde, il ne vient pas. Toute désabusée, elle rencontre un botaniste qui la prend sous son aile et l’emmène à la recherche d’une orchidée très rare en Chine. Deeti commence à travailler dans les plantations mauriciennes, et met au monde un joli bébé.

Les fugitifs, contre toute attente, survivent. Ils décident de se séparer et de vivre chacun leur vie. Neel et Ah Fatt arrivent à Canton, dans le sud de la Chine, et y retrouve Barham Moodie, le père d’Ah Fatt. Ce dernier engage Neel comme secrétaire (Neel est super bien éduqué et parle plein de langues, comme il vient de la haute). Ah Fatt quant à lui décide d’aller à Singapour vivre de nouvelles aventures. Il ne peut rester à Canton car la mafia veut toujours sa peau.

D’une manière ou d’une autre, Kalua échoue aux Philippines, où il se met au service d’un commerçant indo-perse. Quant à Jodhu, qui a rejoint les fugitifs, il reçoit un genre d’illumination musulmane et devient très pieux, tout en continuant à être marin.

Barham, le père d’Ah Fatt et employeur de Neel, a tout misé sur une énooorme cargaison d’opium. Il s’est endetté jusqu’au cou. Manque de bol, c’est le moment que choisissent les autorités chinoises pour décrété que l’opium, c’est pas bien, et envoyer le Commissaire Lin tout brûler sur la place publique.

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Le commissaire Lin supervise la destruction de l’opium sur la place publique

 

Les étrangers sont jetés hors de Canton, et c’est le tollé. Tout le monde a perdu plein de sous, et en plus ils doivent bouger car l’endroit qui leur était alloué est réquisitionné.

Ils prennent donc leurs cliques et leurs clacs et vont amarer leurs bateaux sur un ilot rocheux voisin, Hong Kong.

Pris de mélancolie, Bahram saute de son bateau. C’est Paulette qui retrouve son corps au matin sur la plage, alors qu’elle inspecte sa pépnière sur une colline de l’île.

Neel décide de passer du côté obscure de la force et commence à travailler en relation avec le renseignement chinois en tant que consultant culturel (en gros ils leur explique l’Inde et les anglais).

En Inde, Zachary est blanchi par le tribunal, mais il n’a plus un kopek. Un ami lui trouve du travail pour rénover un bateau de plaisance qui appartient aux Burnhams (et qui faisait parti du lot des choses confisquées à Neel). De fil en aiguille, Mrs Burnham et Zachary finissent par avoir des relations bien plus intimes que prévues. Cathy découvre qu’elle n’est pas du tout frigide, bien au contraire 😉

Les marchands anglais, quant à eux, font pression sur leur gouvernement pour obtenir « réparation » de l’argent qu’ils ont perdu à Canton, lorsque leur stock de drogue (pardon d’opium) a été détruit. Tant et si bien que le gouvernement envoie des troupes, dont celle de Kesri Singh (le frère de Deeti) et de son capitaine anglais tête brulée.

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Une parsie

A Bombay, la famille de Bahram apprend la nouvelle de sa mort. Sa veuve, Shireen, encouragée par un ami de son défunt mari, part en Chine pour pouvoir réclamer sa part de « réparation »/se recueillir sur la tombe de son époux. Ceci bien sur contre l’avis de toute sa famille. Shireen a toujours été une femme docile, mais là elle dit un gros F**k à tout le monde et se barre à Macao, l’enclave portugaise de Chine du sud.

 

Il se trouve que l’ami en question, un certain Zadig Karabedian, est aussi le parain d’Ah Fatt. Il révèle donc cela à Shireen. Le choc passé, elle a envie de rencontrer le fils illégitime de son mari, cet enfant qui a toujours cherché sa place.

Zadig organise la rencontre, apportant ainsi la paix à Ah Fatt, qui change d’identité et se fait appeler Freddie Lee. A Macao, Shireen rencontre son neveu qui revient des Philippines (avec Kalua dans ses bagages), et s’installe chez lui (en gros elle a un chaperon).

A Calcutta, Cathy Burnham se prépare à partir pour la Chine avec son mari, et met donc fin à sa relation avec Zachary. Ce dernier est en très bon rapports avec Mr Burnham (oh l’ironie!) qui le prend sous son aile pour l’initier au commerce de l’opium. Burnham a négocié avec l’armée anglaise de partager ses navires.

L’Ibis transporte donc une cargaison d’opium sous la supervision de Zachary, aux côtés de l’escouade de Kersi Singh. Avant de partir, Baboo Nob Kissin, le bras droit de Burnham, demande à Zachary d’emmener avec lui un jeune garçon indien en tant que serviteur. C’est en fait Raju, le fils de Neel, qui part en Chine retrouver son père.

Lors du voyage, Raju se lie d’amitié avec les petits musiciens de l’armée, et lorsque l’Ibis arrive à destination à Canton, Raju les rejoint.

Attention, l’apothéose arrive bientôt 😉

Cathy et le capitaine anglais finissent par se retrouver nez à nez dans cette petite communauté, mais comme vous vous en doutez, elle est mariée, etc… De plus, au contact de Mr Burnham qui l’initie aux secrets du commerce de l’opium,  Zachary est devenu avide et machiavélique, et il les fait chanter. Bref, le capitaine devient encore plus tête brulée qu’avant, et Cathy, la pauvre, meurt bêtement à bord de son navire lors d’une tempête.

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Le Nemesis, un navire anglais, détruit la flotte de l’armée chinoise, composée de jonques

 

Les combats font rage entre les chinois et les anglais (enfin, les troupes anglaises se composent majoritairement d’indiens, mais passons). Kesri recrute Kalua car il pense que sa force physique lui sera utile. Kalua reconnait les yeux de sa douceen ceux de Kesri, et le protège pendant les combats. Mais bon, Kesri a une vilaine blessure et se retrouve emputé à l’hôpital.

Son capitaine lui rend visite, et lui laisse toute sa fortune avant de disparaitre mystérieusement (lire: Cathy étant morte, il n’a plus de raison de vivre). Kalua vient rendre visite à son beau-frère et lui révèle qui il est. Avec le pactole du capitaine, ils s’échappent et se rendent à l’île Maurice, où la famille Colver (anglicisiation de « Kalua ») prospère.

Jodhu, le jumeau indien de Paulette, combat du côté chinois. Neel est aussi du côté chinois. Ils en réchappent tous les deux de justesse, et retrouvent Raju par un concours de circonstances (et l’aide de Kalua et Freddie Lee). Neel et Raju s’installent à Shanghai, où ils ouvrent une imprimerie.

Freddie meurt assassiné sur la plage même sur laquelle on avait retrouvé le corps de son père, rattrappé par la mafia. Shireen décide de l’enterrer près de son père, créant un scandale dans la communauté indo-perse. Encore plus fort, elle décide d’épouse Zadig, pour lequel elle a développer des sentiments sincères.

Restent Zachary et Paulette. Malgré leurs différences et leurs incompréhensions, ils se réconcilient. C’est la fin… Mais est-ce que ce n’est pas en fait seulement le début?

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Hong Kong à ses débuts

 


En bref: Une tuerie! Quand on lit ces romans, c’est comme si l’on lisait une encyclopédie, tellement l’auteur s’est bien documenté sur tous els aspects possibles et imaginables de la vie à l’époque, sauf que c’est aussi une histoire passionante et qu’on ne peut s’empêcher d’en tourner les pages.

Le seul « point négatif » est l’intégration de vocabulaire d’époque et conforme aux usages en vigueur, sans lexique. Ca peut vraiment en freiner certains. Mais c’est ce qui fait aussi que l’on est tellement pris pas l’histoire: on est vraiment dedans!


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Fumeurs d’opium

 


Mon avis: Une fresque historique grandiose, aux multiples épaisseurs et niveaux de lecture. J’ai été envoutée, enchantée, charmée!

Commençons par les points négatifs:

Il y a beaucoup de personnages, et des fois on s’y perd. Le fait de devoir attendre des années entre chaque volume n’aide pas, il faut se souvenir de qui est qui, et de ce qu’ils ont fait. Maintenant que le dernier tome est sorti, vous n’avez plus ce problème, donc foncez!

Beaucoup de circonvulsions temporelles: on rencontre un personnage, et bam! d’un coup tout son passé nous est raconté, avec celui de chaque membre de sa famille. C’est un peu comme un arbre: on croit être grimpé sur une branche, et on se retrouve à explorer toutes les brindilles qui y poussent. Ceci bien sur dans le but louable d’explorer le plus le contexte socio-historique, mais je comprend qu’on puisse s’y perdre.

Par exemple, dans le second tome, on rencontre Bahram. Et bien le second tome n’est pratiquement que dédié à ce personnage, tandis que d’autres, qui étaient des personnages majeurs de l’histoire au tome 1, tels de Zachary ou Deeti, sont à peine évoqués. Il faut attendre le tome 3 pour enfin les retrouver (ou rencontrer d’autres personnes de leur famille).

Le vocabulaire, qui est à la fois une force et une faiblesse. L’auteur s’est si bien renseigné qu’il intègre de façon naturelle du vocabulaire indien/chinois/colonial/technique (rapport aux bateaux) dans ses dialogues. Sauf qu’on n’a pas de lexique ou de note de bas de page. Donc soit cela nous énnerve car on n’est pas sur de bien comprendre le sens du schmilblick, soit on décide de passer outre et cela ne fait que renforcer la magie du récit et le sentiment d’immersion totale.

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Une femme indienne fait des rotis

Personnellement c’est ce qui m’avait freiné lors de mon premier essai de lecture. La premeière phrase du premier tome dit un truc du style « Deeti écrasa le roti qu’elle praparait ». Je me suis bien doutée que ce n’était pas un rôti de poulet, mais quelque chose d’autre. Ca m’a saoûlée, je l’ai refermé.

 

Maintenant j’ai plutôt de la chance: mon mec est indien (donc par la suite j’ai appris qu’un roti, en Inde, c’est un pain plat), j’ai étudié le chinois, et je parle français (pour les parties en créole à l’île Maurice). Donc je n’ai pas été trop perdue.

J’ai aussi adoré la manière dont parle Baboo Nob Kissin, un anglais surrané et vieillot, avec des formulations vraiment marrantes (style « your good name » pour demander le nom de quelqu’un), qui sont vraiment le reflet de la manière dont l’anglais a été adapté par les indiens. Zachary parle aussi un anglais un peu vulgaire de matelot, avec des omissions ou des prononciations un peu approximatives.

Bref, cet aspect du langage est, comme je l’ai dit plus haut, à la fois une force et une faiblesse. Un petit lexique n’aurait pas fait de mal.

Quant aux aspect positifs, par où commencer…

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Ouvrage qui indique comment soigner l’onanisme

Une peinture vivante et fidèle de la société décrite, avec une étude des moeurs très poussée. Je me suis notamment bidonnée lorsque la très sainte nitouche Mrs Burnham part en croisade contre la « maladie » de Zachary, l’onanisme (la masturbation), et qu’elle se propose de l’aider à vaincre cette terrible maladie qui fait des ravages, se sacrifiant pour le bien de l’humanité. Forcément ils finissent par crapahuter ensemble, mais sa bonne volonté est tout de même détonnante!

 

Des descriptions recherchées et bien documentées des villes et paysages. Je pense notament à la description de la ville de Canton et de ses « usines » étrangères, par où transitait le stock d’opium. Tout cela n’exsite plus aujourd’hui, mais Gosh nous emène dans l’intimité de ces usines et clubs fermés. On peut aussi penser à la description des rizières en Chine, ou de l’île de Hong Kong, lorsqu’elle n’était encore qu’un gros rocher sans rien.

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Les usines étrangères de Canton

 

Une évocation du contexte historique bien intégrée: L’histoire avec un grand H est racontée sans tourner à la leçon, et en étant intimement liée à la petite histoire. J’ai beaucoup apprécié.

On suit, grâce à nos personnages, les développements qui mènent à l’avènement de cette guerre de l’opium. Les descriptions de bataille ne sont pas chiantes! Et ça, c’est vraiment un tour de force, si vous voulez mon avis.

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Pierre Poivre

Une encyclopédie qui se dévore: On apprend plein de choses, que ce soit sur la culture du pavot, le système de traitement de sa sève pour en faire de l’opium, les rouages de ce commerce, les motivations commerciales des étrangers en Chine, les différentes espèces de plantes tropicales (dont le poivre, découvert par M. Poivre, un lyonnais s’il vous plait!), la traite des populations indiennes pour aller travailler dans les plantations blanches (pas techniquement des esclaves, mais en pratique c’est bien ce qu’ils étaient), le fonctionnement d’un navire, la vie en prison, et j’en passe…

 

Des personages complexes et bien travaillés: Les personnages sont vraiment passionants, et on a envie de savoir ce qu’il advient d’eux. Celle qui m’a le plus touchée fut Deeti. C’est ma préférée. Le revirement de caractère de Zachary m’a rendue triste, mais je comprends l’intention de l’auteur, qui est de montrer que l’avarice perverti tout. Baboo Nob Kissin nous emmène dans le mysticisme hindou en nous faisant découvrir Krishna, qu’il voit en Zachary. Paulette n’est pas en reste, c’est une jeune fille débrouillarde qui n’a pas froid aux yeux et qui a été élevée de manière peu conventionelle. Le couple Burnham est tragi-comique, et l’on se prend à pleurer la triste fin de Cathy. Quant à Zadig et Shireen, ces deux là sont la vraie bonne surprise du troisième tome.

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Un côté féministe: Les femmes ne sont pas réduites à leur condition de « sexe faible », et ça c’est quand même quelque chose!

Paulette prend son destin en main lorsque l’affreux Mr Burnham la tripotte lors de séances de prières (mais jusqu’où peut donc aller sa mauvaise foi???). Deeti n’a absolument pas envie de mourir, et pour sauver sa peau elle fait le choix déchirant de laisser derrière elle sa seule enfant.

Shireen se libère de sa condition de femme soumise à la mort de son mari, même si elle le fait de manière hésitante, et en s’appuyant sur un autre homme. Elle envoire valser les conventions en reconnaissant l’enfant illégitime de son marin et en se remriant avec un homme qui ne fait pas partie de sa communauté. Pour être certaine de ne pas être rejetée par les siens, elle fait chanter tous els hommes d’affaire de le communauté indo-perse, en leur rapellant qu’ils ont tous une double vie et une famille chinoise. Bien joué, Shireen!

Quant à Cathy, c’est bien la seule qui n’arrive pas à se libérer de toutes ces contraintes: elle ne peut épouser l’homme qu’elle aime, et son amant la fait chanter au point qu’elle choisit de rester à bord de son navire lors d’une tempête au lieu de se mettre à l’abris, ce qui l’entraine vers une mort certaine.

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Pavot

L’opium, toujours en filigrane: L’opium est bien sur le personnage principal de cette trilogie. On survole tout, de sa chaine de production au produit finit, en passant par les modes de « livraison » du produit, parfois illégaux, les guerres qu’il déclenche, et les effets qu’il a sur les consomateurs. Ah Fatt/Freddie est le vecteur par lequel on découvre les effets nocifs (il dairait « libérateurs ») de cette drogue.

 

Un soupçon de surnaturel: Deeti est un peu clairvoyante, et dessine ses visions. Mais c’est avec Ah Fatt et sa famille que le surnaturel prend sa place, surtout dans le troisième tome. Chi Mei, la mère chinoise d’Ah fatt, a été assassinée sur la jonque qui lui servait d’habitaiton. depuis, Barham « l’entend » qui l’appelle sous les eaux. C’est en répondant à son appel qu’une nuit, il ouvre la fenêtre de sa cabine et plonge calment rejoindre sa douce. depuis, la fenêtre de sa cabine reste étrangement ouverte, elle ne ferme plus

Ah Fatt entend aussi l’appel de ses parents, et doit à Paulette de ne pas les rejoindre. Mais il n’est pas le seul à les ‘sentir’: le petit Raju, en ouvrant la porte de la cabine, s’apperçoit qu’il dérange un homme pris de rêverie qui observe la mer par la fenêtre de sa cabine…

Cette petite dose de surnaturel vient épicer le récit, et n’est pas mal venue du tout.

Le style: ah! que l’auteur nous régale!Il joue avec les mots comme un enfant avec ses billes. C’est tout simplement jouissif!

En conclusion, je dirais qu’il s’agit d’une fresque grandiose et magistrale, très bien renseignée est prodigieusement bien écrite. Le vocabulaire peut être un frein, mais je recommande plutôt de se laisser porter par son exotisme et de continuer la lecture, même si on ne comprend pas tout.


10MPAMITAV_GHOSH__2433063fL’auteur: Amitav Gosh

C’est le coeur gros que je fais une entorse à mes principes, mais comme je suis pressée, je vous renvoie à sa page Wikipédia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Amitav_Ghosh

Et son site web en anglais: http://www.amitavghosh.com/

 


 

 

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23 réflexions sur “Trilogie De L’Ibis, Amitav Gosh

  1. Encore une superbe chronique! Bon, j’avoue que j’ai fini par survoler le résumé de peur d’être spoilée hahah. Alors, tu as réussi à me donner envie et pas envie à la fois! Le thème, le fait qu’il y ait plein de personnages et tout et tout me donnent envie, mais j’ai aussi peur d’être un peu perdue d’après ce que tu en dis… Donc à voir! 🙂
    PS: effectivement, il fallait le savoir que le roti c’était du pain en Inde 😉

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    1. Ahhhh oui je comprends! Pour les personnages, on s’y retrouve plutôt bien en fait, mais le ‘problème’ pour moi a été de devoir attendre 3 ans entre chaque volume (donc il a fallut que je me remette dedans, me rappeler qui faisait quoi, etc…). Si tu lis tout d’un coup, tu n’auras pas ce problème.
      Les élipses temporelles sont très bien intégrées aussi, ainsi que les digressions? On retombe toujours sur nos pattes, en quelque sorte, même quand on ne comprend pas bien où l’auteur veut nous emmener. C’est écrit de manière très intelligente.
      PS: ouais, fallait le savoir! Et ce n’est pas le seul exemple.

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  2. Ça donne vraiment envie de découvrir cette saga historique mais le niveau d’anglais et le vocabulaire chinois m’effraie un peu (faut que je cherche si il a été traduit en français) mais ça m’a l’air tellement passionnant que je le note consciencieusement !

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    1. Je sais que les deux premiers tomes sont déjà sortis en français, par contre le troisième est en cours de traduction.
      Pour ce qui est de la langue, voici une citation extraite d’une interviez de l’auteur (et qui est d’ailleurs très juste):
      “D’habitude, j’essaye de construire un système de redondances pour que le lecteur puisse comprendre globalement ce qui se passe” explique-t-il à propos de sa technique. Et de fait, en peu de temps, le lecteur acquiert un nouveau vocabulaire, il absorbe en silence la signification de mots tels que “tamasha”, “gomusta” ou “lascar”, des mots, qui, sinon, peuvent surtout être trouvés dans la version complète du dictionnaire Oxford English Dictionnary. “Je pense que c’est pour cela que je suis venu à l’écriture et pour moi, il s’agit d’un intérêt profond et qui dure depuis longtemps” conclut-il en repoussant son assiette, repu. “J’aime tout simplement les mots. Je vis dans les mots. J’adore mettre des mots ensemble”.
      L’article complet: http://www.lenouveleconomiste.fr/financial-times/amitav-ghosh-romancier-indien-jaime-tout-simplement-les-mots-je-vis-dans-les-mots-jadore-mettre-des-mots-ensemble-26450/

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