La Brèche – Laurence Marino

La Brèche – Laurence Marino

Je vous invite à découvrir et voter pour un texte court et fort, un texte coup de poing pour tous ceux qui vivent dans ces limbes relationnelles. On s’y reconnaîtra, passé  ou présent, homme ou femme, on est tous passé par là.

Cliquez ici pour voter pour ce très beau texte qui est en compétition. Découvrez le blog de l’auteure Laurence Marino .

— Tais-toi.
— Mais je ne dis rien.
— C’est pire, tu nous fais chier avec tes silences
— J’ai mal.
— Tu ne saignes pas ? Tu n’as rien de cassé ?
— Si. Mon âme.
— Ferme la, tu cries trop fort.
Ils sont assis face à face dans la cuisine. Elle, ratatinée sur une chaise en osier, vêtue d’une robe grise et ses cheveux mi-long ramassés en une couette folle. Lui, encore en tenue de travail, un bleu ou un costume, on ne voit plus très bien. C’est juste bleu. Un bleu comme la mer profonde, un bleu qui ne salit pas. Il est rasé et ses cheveux sont courts.
Sur la table, deux assiettes, deux verres, des couverts. Pas de nappe pour ne pas avoir à laver du linge. Parce que oui, faire les lessives, c’est agaçant. Une montagne de vêtements dans la pièce du fond. Ils ont cette fameuse pièce, au fond, qui ne sert à rien et à tout. Pas d’enfants à mettre à l’intérieur et encore moins d’amis. Ils ont gardé le lit d’appoint. Pour ceux qui ne viennent jamais. On doit être prévoyant. Il garde également tous les emballages de Noël au cas où. Aussi.
Ce soir, elle a préparé des pâtes, c’est rapide et il en reste toujours pour le lendemain midi. Elle avait envie de manger autre chose mais il n’aime pas les légumes. C’est pour les nanas ou les gosses.
Les autres soirs, elle ne parle pas beaucoup, juste quelques mots pour relancer son monologue à lui. Juste pour lui montrer qu’elle est attentive. Oui, bien sur, peut être, ah bon. C’est tout. Mais aujourd’hui, elle a envie d’autre chose. Etait-ce à cause des panières à linge qui débordent ? A cause de sa voiture qui n’a pas voulu la conduire au travail ? De cet inconnu qui s’est arrêté pour lui prêter son téléphone ? J’ai besoin d’appeler mon assurance, la dépanneuse, merci Monsieur.
Il a répondu qu’il pleuvait trop, qu’il ne fallait pas rester sur le bord de la route. Ils ont été s’abriter dans un café, elle a pu téléphoner. Une heure. Je vais rester avec vous, c’est plus prudent.
Soixante minutes, il a écouté, posé quelques questions et c’est comme si une vanne s’était ouverte. Après les mots, des larmes. Après les larmes, une main posée sur la sienne. Ce n’est pas mon habitude. Je sais il a répondu.
La dépanneuse était en retard, ils ont déjeuné. Elle n’a pas pris le numéro de téléphone qu’il lui donnait. Cela ne servirait à rien. Elle est mariée, malheureuse mais mariée. Cela ne se fait pas mais merci pour tout.
Elle est repartie avec le garagiste, on allait lui envoyer un taxi pour aller jusqu’à son bureau. Quelques heures plus tard, elle ne se souvenait pas de la couleur des cheveux de son sauveur. Elle avait oublié son prénom, Marc ou Mathieu. Peu important. La boule coincée au travers de sa gorge faisait des allers retours avec son ventre. Son estomac et plus bas aussi.
Sa collègue l’a ramenée à la maison après le travail. Tu es fatiguée ou juste bizarre ? J’ai mal. J’ai terriblement mal mais je ne sais pas pourquoi. Elle lui a conseillé d’en parler à son mari après tout c’est lui qui la connaissait le mieux quand même.
Elle pensait qu’elle ne se connaissait pas et que lui encore moins. Mais elle lui parlerait. Comment faire autrement d’ailleurs ? Il fallait bien que cette boule sorte et parte faire son chemin ailleurs.
— J’ai mal. Vraiment mal tu sais.
— T’as qu’à prendre un cachet ou aller te coucher. Tu ne vas pas me faire chier encore avec tes trucs. T’as tes règles ?
Ses règles, elles avaient disparues depuis plusieurs mois mais elle n’avait rien dit. C’étaient des trucs de nanas comme il disait. Chaque mois, elle gardait ce secret pour éviter d’écarter les jambes au moins durant une semaine.

Ce soir, ce qui s’est légèrement ouvert, c’est la brèche.

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